Art-thérapie : pourquoi peut-elle nous aider à changer ?

Quand la création devient un chemin vers soi

En tant que psychologue, je me suis toujours intéressée à ce qui permet à une personne de changer : sortir de certains automatismes, dépasser des blocages, modifier sa manière de percevoir une situation ou retrouver la possibilité d’avancer lorsqu’elle a le sentiment de tourner en rond.

C’est ce qui m’a conduite, au fil des années, à explorer différentes approches thérapeutiques et différentes manières de favoriser le changement.

L’art-thérapie en fait partie.

Et contrairement à ce que son nom peut laisser penser, son objectif n’est pas d’apprendre à dessiner ou à peindre, ni même de réaliser quelque chose de beau.

La création devient ici un outil au service du processus thérapeutique.

Pourquoi introduire la création dans une thérapie ?

Nous avons tendance à penser qu’une thérapie passe nécessairement par la parole et la compréhension.

Comprendre ce qui nous arrive est évidemment important. Pourtant, nous pouvons parfois très bien comprendre l’origine d’un comportement, identifier les raisons pour lesquelles nous réagissons d’une certaine manière, connaître même les mécanismes qui nous maintiennent dans une difficulté… et continuer malgré tout à reproduire les mêmes réactions.

Parce que le changement ne repose pas uniquement sur la compréhension.

Il suppose aussi de pouvoir prendre du recul, modifier certaines représentations et expérimenter d’autres manières de percevoir, de ressentir et d’agir.

C’est précisément l’un des intérêts du processus créatif en thérapie.

Face à une feuille, de la peinture, de l’argile ou tout autre support, la personne est amenée à représenter, faire des choix, essayer, modifier, recommencer, s’adapter à ce qui apparaît.

Elle devient actrice d’un processus en évolution.

Et c’est ce processus, beaucoup plus que le résultat obtenu, qui nous intéresse en art-thérapie.

Mettre à l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur

L’un des intérêts majeurs de l’art-thérapie est de permettre d’extérioriser une expérience intérieure.

Lorsque nous sommes envahis par une émotion, préoccupés par une situation ou enfermés dans un conflit, nous vivons cette expérience de l’intérieur. Elle occupe nos pensées, influence nos émotions et parfois nos comportements.

La création permet d’en déposer une représentation à l’extérieur de soi.

La difficulté existe toujours, mais quelque chose d’elle est maintenant présent sur un support, devant nous.

Cette externalisation introduit une distance.

La personne peut observer ce qu’elle a produit, repérer certains éléments auxquels elle n’avait pas prêté attention, faire des associations, mettre des mots sur ce qu’elle découvre ou simplement constater la manière dont elle a spontanément représenté son expérience.

Ce qui était uniquement vécu peut désormais également être observé.

Cette mise à distance est particulièrement intéressante lorsqu’une personne se sent envahie par une émotion, enfermée dans des pensées répétitives ou lorsqu’elle éprouve des difficultés à prendre du recul sur une situation.

Le support artistique devient alors un espace intermédiaire entre la personne et ce qu’elle vit.

La symbolisation : donner une forme à son expérience

Cette représentation n’a pas besoin d’être réaliste.

C’est même l’une des particularités intéressantes du travail artistique.

Une émotion peut devenir une couleur, une forme ou un mouvement. Une tension peut être représentée par un trait, une matière ou une opposition entre plusieurs éléments. Une relation peut prendre la forme de deux espaces qui se rapprochent, s’éloignent, se superposent ou occupent des places très différentes.

C’est ce que permet la symbolisation : donner une représentation perceptible à une expérience intérieure sans avoir nécessairement besoin de la décrire ou de l’expliquer.

Cette manière de travailler avec les représentations symboliques n’est d’ailleurs pas propre à l’art-thérapie.

En hypnothérapie, nous utilisons beaucoup les métaphores et les représentations symboliques. Une difficulté peut être imaginée comme un obstacle, une émotion comme une matière, un changement comme un mouvement ou une transformation. Faire évoluer cette représentation peut favoriser un changement de point de vue, de perception ou de ressenti.

Le principe est assez proche en art-thérapie, avec une particularité importante : la représentation symbolique devient extérieure et concrète.

Elle est là, devant la personne.

Elle peut être observée, déplacée, modifiée, recouverte, complétée ou transformée.

Il ne s’agit pas pour le thérapeute d’interpréter les symboles à la place de la personne. Une couleur, une forme ou une image n’a pas de signification psychologique universelle.

Ce qui nous intéresse est ce qu’elle représente pour cette personne, à ce moment-là, et ce qui se passe lorsqu’elle agit sur cette représentation.

Expérimenter le changement plutôt que seulement en parler

Une fois qu’une expérience a été représentée, quelque chose de nouveau devient possible : la personne peut agir sur cette représentation.

Elle peut déplacer une forme, en modifier la taille, changer une couleur, ajouter ou supprimer un élément, créer une séparation, établir un lien, recouvrir une partie ou faire apparaître autre chose.

Ainsi nous pouvons commencer à expérimenter d’autres représentations et d’autres réponses possibles.

Et cette expérience est importante dans un processus thérapeutique.

Nous ne sommes plus uniquement dans : « Je comprends ce que je fais. »

Nous introduisons une autre question : « Qu’est-ce qui devient possible si je fais autrement ? »

Retrouver de la flexibilité là où quelque chose s’est figé

En psychologie, la flexibilité mentale désigne notamment notre capacité à modifier notre manière d’appréhender une situation, à nous adapter et à envisager plusieurs réponses possibles plutôt que de rester enfermés dans un fonctionnement devenu automatique.

Or, lorsqu’une difficulté persiste depuis longtemps, nous avons souvent déjà beaucoup réfléchi.

Nous avons analysé la situation, tenté de comprendre, essayé différentes solutions. Pourtant, nous pouvons continuer à emprunter les mêmes raisonnements, anticiper les mêmes conséquences et reproduire les mêmes comportements.

Le processus créatif vient solliciter une autre manière de fonctionner.

Créer implique de faire des choix, mais aussi de s’adapter à ce qui apparaît.

Une idée initiale peut évoluer. Un résultat inattendu oblige à chercher une autre solution. Plusieurs possibilités peuvent être essayées. Ce qui semblait insatisfaisant peut être repris et transformé.

La personne expérimente ainsi concrètement qu’il existe plusieurs manières d’agir et qu’une situation peut évoluer en fonction des choix qu’elle effectue.

L’art-thérapie devient ainsi un terrain d’expérimentation de la flexibilité et du changement.

Passer de « je subis » à « je peux agir »

Cette dimension me paraît particulièrement importante.

Lorsque nous sommes confrontés depuis longtemps à une difficulté, nous pouvons progressivement développer le sentiment de ne plus avoir de prise sur ce qui nous arrive.

Le processus créatif replace au contraire la personne dans une position active.

Elle choisit, intervient, observe, modifie, recommence.

Elle constate les conséquences de ses choix et peut en essayer d’autres.

Là encore, il ne s’agit pas de prétendre que cette expérience suffit à résoudre une difficulté extérieure.

Mais elle permet de faire l’expérience d’une capacité essentielle dans tout processus thérapeutique : la capacité à agir et à produire du changement.

Se reconnecter à ses ressources

L’art-thérapie ne consiste pas non plus à représenter continuellement ses difficultés ou ses souffrances.

Elle permet également de travailler à partir des ressources de la personne.

Créer mobilise de nombreuses capacités : imaginer, choisir, résoudre un problème, s’adapter, prendre une initiative, faire preuve de curiosité, expérimenter ou encore accepter qu’une idée évolue.

Certaines de ces ressources peuvent devenir moins accessibles lorsqu’une personne traverse une période difficile ou se sent enfermée dans un problème.

Le processus créatif permet de les remobiliser dans un contexte différent.

L’objectif thérapeutique peut alors être d’aider la personne à identifier ces capacités, à les développer et progressivement à pouvoir les mobiliser dans d’autres domaines de sa vie.

De la matière à la plasticité intérieure

Il existe enfin une proximité étymologique que je trouve particulièrement intéressante.

Le terme « plastique » vient du grec plassein, qui signifie façonner, modeler, donner une forme. La notion de plasticité conserve cette idée d’une capacité à se modifier et à prendre une nouvelle forme.

Je trouve cette proximité particulièrement évocatrice de ce qui se joue dans le processus créatif.

En art-thérapie, la personne ne fait pas qu’évoquer le changement.

Elle l’expérimente.

Elle part de quelque chose, intervient dessus, observe ce qui se produit, s’adapte et peut faire émerger une autre forme.

C’est cette idée de plasticité intérieure qui m’intéresse particulièrement : notre capacité à retrouver suffisamment de souplesse pour que d’autres perceptions, d’autres réponses et d’autres possibilités puissent émerger.

L’art-thérapie : un outil thérapeutique parmi d’autres

Jean-Pierre Klein, psychiatre et figure importante de l’art-thérapie en France, définit ainsi cette approche :

« L’art-thérapie est ainsi l’art de se projeter dans une œuvre comme message énigmatique en mouvement et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi. »

Cette définition permet aussi de comprendre ce qui distingue une activité artistique d’une démarche d’art-thérapie.

L’objectif n’est pas l’œuvre. L’objectif est la personne et ce qui évolue au cours du processus de création.

Le support artistique devient un outil de travail thérapeutique. Il permet d’extérioriser, de symboliser, de prendre de la distance, d’observer, d’expérimenter et de transformer.

L’art-thérapie ne remplace pas nécessairement la parole. Elle introduit une autre manière de travailler et peut venir enrichir le processus thérapeutique lorsque la compréhension seule ne suffit pas à produire le changement.

Car nous pouvons parfois savoir parfaitement pourquoi nous fonctionnons d’une certaine manière et continuer à fonctionner ainsi.

Comprendre est important. Mais pour changer, il faut aussi pouvoir expérimenter quelque chose de différent.

Et c’est précisément là que l’art-thérapie peut devenir particulièrement intéressante.

 

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